lundi 14 septembre 2009

pour TM


J'étais en manque la première fois que je l'ai rencontré, c'était l'heure du souper. L'automne approchait, il commençait à faire noir, un vieux lampadaire grésillait de peine et de misère au-dessus de nos têtes. Fallait vraiment être mal pris pour venir manger là, je l'étais, en ligne parmi une centaine d'autres perdus sur le trottoir devant la Salvation Army.



La Sally Ann au nord de la rue Hasting était le dernier recours pour le monde de la rue, la pire place sur le continent que j'ai connu de ma vie. De toutes les missions du coin, la dernière ou tu voulais aller. Ils servaient ce qu'on appelait de la sloppe, j'ai toujours cru que c'était de restants de table qu'ils ramassaient pendant le jour dans les poubelles de restaurants et qu'ils nous resservaient, le soir, en gibelotte dans une sauce brun morve. Dans ton assiette, il pouvait y avoir des morceaux de poissons, dans celle de ton voisin, des bouts de viande et dans une autre, des mottons de pâte, on ne savait jamais réellement ce qu'on mangeait, on se fermait les yeux et on avalait en vitesse jusqu'à plus faim. Tout ce qui comptait.



Il restait une quinzaine de minutes avant qu'on ouvre la porte pour nous évangéliser avec des chansons de Jésus et des sermons. J'ai sorti ma blague de tabac remplie de mégots et je me suis roulé une cigarette. J'allais l'allumer quand il m'a tiré après la manche pour m'en bummer une. À son accent gros comme le bras j'ai tout de suite compris qu'il venait du Québec. Jean-René, qu'il s'appelait. Il portait des guenilles et il faisait presque peur tellement il était maigre et crasseux. On s'est salué et raconté nos histoires, l'usuel d'ou on venait et le comment du pourquoi on avait échoué ici. Il a essayé de me vendre une seringue comme si j'étais un débutant, je lui ai demandé s'il pouvait trouver de la China White, il m'a répondu que non. Après le repas il allait scorer de la coke à un latino cool et je pouvais le suivre si je le voulais, bof, que j'ai dit, pourquoi pas, je n'avais rien de mieux à faire. C'est ainsi que fonctionnent les bêtes sur Skidrow, elles se piffent, se battent, vont leur chemin ou partagent leur pitance. En plus d'être sympathique et streetwise, il était le premier francophone sauté sur qui je tombais depuis mon arrivée.



Après m'être bourré la fraise de sloppe, je l'ai suivi chez son dealeur. Le reste de la soirée, on l'a passé ensemble, speedés comme des freaks à vendre des seringues aux putes, à leurs clients, aux touristes et à tous ceux qu'avaient pas la patience d'attendre le camion de la clinique de prévention qui passait aux trois heures. Downtown Eastside est une jungle et un centre d'achat pour junkies qui roule 24 sur 24, aucun moyen de faire dix pas sans se faire offrir du uptown-downtown, sans tomber sur une arnaque, des cops avec des gants de latex, quelqu'un qui s'envoie un shoot en plein trottoir, une soucoupe qui tweake ou une autre qui flippe. Le chaos régnait, il s'agissait de savoir tirer son épingle du jeu et nos affaires allant bon train, on se re-crinquait à toutes les fois qu'on avait accumulé assez d'argent. Je pense qu'il était content de rencontrer un Canayen aussi fou que lui, il me racontait les trucs qu'il connaissait pour faire du cash, me présentait les vieux et les vieilles de la rue et les dealeurs qui redonnaient une cut sur les ventes qu'on leur facilitait, les cordes. Un vrai.



Ça faisait une semaine que j'étais arrivé à Vancouver. J'avais eu le temps de soutirer un chèque au bureau de la welfare, de m'inscrire à la bibliothèque du Carnegie Center, de me faire fourrer en achetant du mauvais smack et de me retrouver à faire la tournée de grand-duc des missions qui servaient de la sloppe. Ma chambre au Cobalt Hotel était à peine plus grande que le matelas simple qu'elle recelait, les murs et le plafond étaient parsemés de taches de sang et la fenêtre donnait sur un tas de déchets empestant le cadavre. J'étais loin des cimes jet-set de l'Himalaya et des temples népalais de mes rêves d'enfance, mais, malgré tout, j'avais le sentiment d'être au bon endroit.



Le lendemain soir, en reprenant mes couleurs au sortir d'une ruelle, je suis retombé dessus. Je venais tout juste de fourguer ma guitare et mon perfecto à la pawnshop et de m'envoyer un petit déjeuner dans le bras. Nous avons repris notre scam de la veille pendant une couple d'heures infructueuses et, par la suite, il m'a traîné chez lui en me disant qu'on irait, plus tard, dans le centre-ville, fouiller dans les conteneurs sur les chantiers de construction. À deux avec des chariots d'épicerie on pourrait se dégoter et trimballer plein de métal à revendre à la scrapyard le matin venu, un autre se ses trucs. Je n'avais encore rien de mieux à faire et je l'ai accompagné.



Parce qu'il avait perdu ses clefs, on devait passer par l'arrière. En silence, du mieux qu'on le pouvait, il fallait monter dans un escalier de secours grinçant de partout pour sauter sur le building adjacent d'ou on grimpait sur le toit de son hôtel en s'accrochant à une corde pendant du rebord de la couverture. Enfin rendu, il ne restait plus qu'à se laisser tomber par un carreau défoncé du puit de lumière sans s'égorger au passage et on y était. Simple. Sa chambre était un bordel total: la tapisserie qui tenait encore aux murs était couverte de coulisses de moisissure, un cinq gallons de plastique pour recueillir l'eau dégouttant du plafond débordait sur le tapis dans un coin avec un gros tas de linge pouilleux en guise de paillasse dans l'autre et le reste du plancher libre était jonché de cadrans éventrés et de machins électroniques démantibulés qu'il devait s'amuser avec sur ses fins de trips.



Nous avons passé, quoi, une demi-heure, une heure, lui, à jouer au savant fou avec ses vieux bas, ses ressorts et ses transformateurs, et moi, à halluciner sur les insectes du tapis en écoutant le chant des cigales dans mes oreilles. Après, je ne me souviens plus si c'était des fourmis ou des punaises que j'avais dans les jambes, mais, j'ai commencé à fatiguer et à paranoïer de rester sur place et je lui ai demandé si on partait bientôt. Il m'a répondu qu'il était encore trop de bonne heure, qu'on devait attendre, mais, que si on était chanceux on pourrait aller rendre visite à sa voisine de palier, Mary.



Il sortit et moins de deux minutes plus tard, revint dans la chambre en se grattant la tête, l'air inquièt et de chercher ses mots. La voisine était chez elle, mais avant d'y aller il tenait à m'expliquer: l'Amérindienne pouvait être dangereuse quand elle buvait. Elle détestait les hommes, les blancs en particulier, et pour un rien, elle pouvait te sauter dans le portrait, quels que soient ta grandeur ou ton poids. Il fallait être prudent avec et mieux valait ne pas l'embêter, à part ce détail, elle était n'était pas méchante. Il ne s'agissait que de se mettre à courir si elle donnait l'impression d'avoir les fils qui se touchent. À l'écouter, j'ai soudainement déchanté à la pensée d'aller la rencontrer, ce n'était pas exactement le genre d'affaire qu'on aime entendre à la descente d'uptown, mais voilà, je n'avais nulle part de mieux ou aller.



Du plafonnier dans le couloir menant chez elle une ampoule brûlée pendait au bout d'un fil tordu, le tapis était imbibé de jus gommant et la place puait tellement que même en inspirant par la bouche l'odeur donnait le goût de vomir. La porte de sa chambre avait été arrachée et elle traînait sur le sol, éclairée par quelques watts de lumière enfumée provenant de l'intérieur. Je laissai mon guide passer le premier et me donnant une contenance relaxe, je vins me planter dans l'encadrement de l'ex-porte, un peu parano et prêt à détaler à la course.



Elle était assise sur un vieux matelas posé à même le plancher dans le coin du fond. Devant elle, les seuls autres meubles de sa chambrette: un cendrier trop plein et une bouteille de vinaigre de vin de riz. Jean-René s'est assis en indien devant elle, lui a quêté une cigarette et me présenta, the frenchie.



De longs cheveux noirs ondulés descendaient sur ses épaules. Petite femme de cinq pieds quelques. Elle portait une chemise de chasse rouge avec une manche retroussée, un bracelet de cuir tressé au poignet, un blue-jean et des bottes à caps d'acier, toutes petites elles aussi. Du revers de la main, elle s'est dégagé le visage, s'est tournée la tête dans ma direction et, avec un petit sourire narquois et du brillant dans les yeux, m'a examiné quelques secondes.
"I'll call you Shitbrown Eyes."
Puis, tapotant le matelas près d'elle.
"Come in, sit".
Belle Mary. Nous avons vidé sa bouteille, fumé son pot en feuille et ses clopes et elle nous a raconté son histoire.



Elle était originaire de plus haut au nord de la province, Port-Albert si mes souvenirs sont exacts. Un coin du pays ou la terre, l'eau et le ciel et tous les êtres vivants sont des manifestations de l'esprit des forces créatrices de l'Univers. Enfant, des missionnaires catholiques l'avaient enlevé à sa famille pour l'éduquer et la convertir. Briser, dompter et soumettre la sauvagesse et lui inculquer la religion et la culture de l'homme blanc. Après l'avoir humilié, dépouillé et tondu, ils l'avaient affublé d'un prénom étranger: Mary. Elle évoqua rapidement ce qu'avait été son "éducation": abus physique et psychologique, sévices sexuels et privations en tout genre, le propre du catholicisme débile à son meilleur. Adulte, quand on la relâcha dans le trafic, d'instinct et tout naturellement elle était revenue auprès des siens pour réaliser qu'elle ne les reconnaissait plus. Sa famille avait été déchirée et éparpillée aux quatre vents, ses parents disparus, décédés, ses frères et soeurs, comme elle, des déracinés, absents.



Incapable de s'adapter, elle partit vivre dans une petite ville minière de l'Alberta où elle se maria et donna naissance à deux filles. Son époux alcoolique la battait et en abusait sexuellement. Ne connaissant rien de mieux, elle aussi, buvait à s'en dévisser la raison. Un jour, les services sociaux lui ont retiré la garde de ses enfants et ça a été sa fin. C'en était plus qu'elle ne pouvait supporter et elle s'est alors enfuie tel un animal blessé et traqué. Elle habitait skidrow-beach de Vancouver avec ses semblables, frères et soeurs d'exil, depuis une vingtaine d'années, survivant dans les bas-fonds d'un monde invivable ou elle n'avait jamais trouvé sa place.



Quand est arrivé le moment partir, je l'ai embrassé sur le dessus de la tête. Sa main s'est agrippée à mon bras et est venue rejoindre la mienne pour la serrer. Elle m'a fait un clin d'oeil avec un sourire rempli de tendresse sur les lèvres.



Nous avons passé le restant de la nuit à fouiller et écumer les chantiers de construction comme prévus, deux gonzos à moitié saouls et en manque de poudre. Cuivre, stainless, aluminium, câbles, tuyauterie,ou biens publiques, tout ce qu'on pouvait mettre le grappin dessus et se sauver avec nous l'entassions dans nos carrosses, rigolant comme de futurs millionnaires. Nous devions passer par les ruelles pour nous cacher des policiers et être prudents, car certains chantiers étaient gardés par des chiens. La partie la plus pénible du travail étant d'attendre mon complice quand il perdait la boule et se mettait à éventrer des sacs-poubelle pour des raisons occultes ou pour trouver des mégots à fumer. Au matin, nous amarrâmes nos paniers débordants de butin devant la grille de la scrapyard sur Main street et quelques minutes avant neuf heures, un gros bonhomme plein de graisse et de poils dans les oreilles nous accueillit en grognant. Une fois tout le métal pesé, nos millions devinrent trente-cinq piastres, tout juste assez pour remplir nos seringues.



Fourbu, morveux et crotté, je suis rentré au chic Cobalt pour me shooter en soldat. Après avoir salué le veilleur de nuit qui ronflait, j'ai ramassé le journal du jour qui traînait sur le comptoir de la réception et je suis monté à ma chambre. À la une: la nuit précédente on avait découvert dans un parking sous terrain trois jeunes blancs arborant des t-shirts de Kurt Cobain qui s'étaient gazés à l'intérieur d'un vieux K-car vert immatriculé dans La Belle Province. Tuyau de sécheuse, duct-tape, et exhaust, loin du Nirvana eux aussi, faut croire.


*CASES NO. 1-4. S. DALLAIRE, M. COTE, S. LANGLOIS, & AN UNNAMED FRIEND
Steve Dallaire, from Labrador City, Newfoundland, and two other young men, Michael Cote and Stephane Langlois from Fermont, Quebec (Fermont is near the Labrador border, hence the case has become known as "the three teenagers from Quebec"). A basic report can be found in many sources, such as the Globe & Mail, Thurs., Oct. 20, 1994 (Toronto, Canada). This story broke the heart of a nation, and shocked many people who had previously not considered the impact of Cobain's death. The RCMP stated clearly that the case of the three teenagers was Cobain related. The later suicide of their unnamed friend is also considered to be Cobain related. Basically, the 3 young men travelled on a cross-continent trip which ended in Langley, B.C., where they committed suicide in their car by carbon monoxide poisoning. They left a full journal, and a pair of worn, denim jeans covered in hand written ink with Cobain's lyrics and some other writings. A cassette tape by Nirvana was found in the car's cassette deck. The incident attracted major national and international news coverage, including a feature cover story in the widely circulated MacLean's Magazine, and a full 1 hour television documentary by CBC TV's award winning investigative journalism program, The Fifth Estate.

lundi 16 février 2009

le petit Steve habitait dans une maison de chambres rue St-Denis, dans la côte entre Ontario et Sherbrooke, une piaule
tout maigre et crotté, un fantôme en lambeaux en comparaison du rasta-punk à dreads flamboyant et tripant qu'il était quand on s'est connu dans les belles années des Foufounes Électriques
c'était à mes débuts, mes premiers mois, les "meilleurs"
il me donnait de la marde à chaque fois que je me pointais chez lui
—Pat, crisse, tu devrais pas, tu vas regretter
—Come on, man. j'morve et jvas me chier dans les culottes, fais moi pas la morale, on en parlera après...
et il m'en vendait, j'avais le cash, il en avait besoin

on faisait ça chez lui, une petite chambre minable de paumé avec des cochonneries partout et plein de brûlures de clopes sur le bord du lit et dans le matelas
après, on allait sur le toit de la bâtisse pour passer notre rush et cracher sur les touristes qu'avaient l'air de fourmis sur le trottoir d'en bas, quatre, cinq, deux millions d'étages plus bas
sans dire un seul mot, stones

je me souviens d'un soir ou j'étais passé le voir, peu de temps après souper, un soir d'automne
je travaillais à l'époque et comme j'en avais les moyens, je venais faire le plein pour m'entretenir la veine pendant quelques jours
il m'avertit qu'il attendait une copine et je le rassurai "je fais ça et je décolle, t'inquiète pas"
quelques minutes plus tard on se grattait la face assis à table en fumant des Peter Jackson, un cendrier débordant de merdes et une cuillère à soupe tordue et noircie entre nous
c'est à ce moment qu'elle est arrivée, à l'heure prévue
je leur ai souhaité du bon temps, clin d'oeil épais à Steve et je suis disparu

les murs et les escaliers de la maison de chambres avaient l'air d'être un peu plus croches qu'à mon arrivée, mais pas assez pour m'empêcher de retrouver mon chemin vers l'extérieur
il faisait froid, un vent de fin Octobre poussait des feuilles rouillées sur les trottoirs et entre les bagnoles dans la rue, ça sentait l'hiver
j'ai descendu à pied la rue St-Denis jusqu'à l'arrêt de l'autobus 125 qu'allait vers l'Est, vers la maison
quand l'autobus est arrivée, j'ai jeté ma cigarette dans le caniveau avant d'embarquer et je suis allé m'écraser dans le fond, au chaud au-dessus du moteur diesel qui grondait à plein
à peine un quart d'heure plus tard, arrivé à destination j'ai fait sonner la cloche en tirant sur la corde d'usage pour avertir le conducteur que je voulais débarquer et je suis sorti au coin de la rue Nicolet
home sweet home

j'avais besoin de rien et je suis passé devant le dépanneur sans m'arrêter, juste un salut du menton à monsieur Tremblay et sa grosse moustache en guidon de vélo qu'on voyait debout derrière sa caisse dans la vitrine
sans trop de peine ni faire de bruit j'ai réussi à grimper l'escalier et j'ai ouvert la porte de l'appart' avant de la refermer en vitesse pour garder la chaleur en dedans
j'ai retiré mon manteau et mes bottes et les ai lancé dans un coin
je me suis rendu dans la cuisine et j'ai mis la main sur la poignée d'une armoire au dessus de l'évier...

"Pat, Pat, mon esti de chien, Pat, fait pas le con, crève pas !"
"hein? quoi ?"
c'était qu'un "rêve", ma première petite od
j'étais étendu sur le tapis crasseux chez Steve et il me sacrait des claques dans la face en paniquant, les yeux sortis de la tête
sa copine assis sur le lit était occupée à se cuire de la médecine et m'ignorait plus qu'autre chose

je me suis relevé avec un grand sourire de bourré au bouchon et je suis parti, cette fois, pour vrai
ce soir là, à la maison, conscient d'y être presque passé, je me suis tout shooté ma réserve question de célébrer le trip d'être en vie
être en vie...

Steve est mort cet hiver là
Janvier-Février, dans ces eaux
je me souviens plus exactement, mais je sais que c'est arrivé après le temps des fêtes, j'attendais mon premier chèque de chômage
on se les gelait et le vent bourrassait de la poudreuse, la traitre, celle qui fouette dans la face, un flash, ça je me rappelle
je lui devais du cash, une cinquantaine de piastres que j'avais dans les poches en plus d'un vingt pour me payer un demi point
pourquoi je donnais signe de vie
j'ai composé mon numéro après le message et le beep de son téléavertisseur, c'est sa blonde qui m'a rappelé
ça arrivait des fois quand il était trop paf, elle m'a rien dit au téléphone, juste donné rendez-vous au métro de la Place des Arts
je suis allé la rejoindre à vélo, j'imagine que c'est la raison pourquoi je me souviens du temps qu'il faisait

dans les derniers temps il mélangeait coke et héro, des speedballs, et de plus en plus souvent ses comptes ne balançaient pas
la semaine d'avant son fournisseur l'avait menacé de lui retirer la run, il a du freaker
on l'a retrouvé devant sa piaule de la rue St-Denis, il est sorti de la maison et s'est écrasé mort sur le trottoir, une OD, une vraie
ce qu'elle m'a raconté après m'avoir expliqué que ce serait maintenant avec elle que je dealerais
ma dette venait soudain de s'envoler, Steve était monté au ciel avec sa liste de front
je me suis payé tout ce que le contenu de mes poches pouvait me payer et je suis revenu après m'être enligné un hit aux toilettes du Presse-Café d'à côté
le reste, la tournée d'adieu du Steve, je me le suis tout envoyé le même jour
faisait bon être en vie...


samedi 19 juillet 2008

presque qu’un an et demi plus tard, encore en vie, je lui écrivais
“…vous n’aurez jamais idée de l’état dans lequel j’étais alors et de ce que j’ai vécu depuis notre rencontre…j’écris seulement pour dire que je me porte bien et que votre truc à propos des anges est peut-être vrai, que je commence à croire, et pas seulement en avion…”
elle se souvenait du jour ou nous nous étions croisés, m’avait répondu, écrit à la main sur une feuille violet avec une clef de sol et quelques notes dessinées dans un coin, que de bons mots et une fleur séchée dans l’enveloppe
j’habitais alors dans un ancien couvent reconverti en centre d’entraide pour toxicomanes
petit village de 300 âmes en campagne avec une rivière, un pont et en guise de “downtown“: une cabine de téléphone dans le stationnement désert de l’église
un trou perdu parmi les champs de patates
je partageais une chambre avec trois autres types au dernier plancher de la bâtisse grise en pierres des champs, la pièce faisait le coin à l’arrière, plein soleil, Le loft de la place
je n’ai aucun souvenir des deux autres mais il y avait Roger
on m’avait placé avec sachant qu’il était le genre de gars qui me tomberait sur les nerfs, souvent ce qu’on fait en thérapie pour nous brasser un max
les dernières cinq semaines d’un séjour de six mois
Roger s’était retrouvé en Maison de thérapie parce qu’un juge clément (ou simplement tanné de le revoir année après année) lui avait offert le choix entre ça ou la prison
un vieux bum du centre-ville de Montréal, alcolo brûlé à la corde, pas méchant pour cinq cennes, juste fini à l’os
il s’était prêté au jeu de bon coeur, se refaisant une santé sans trop créer d’histoires, mais il ne le cachait à personne : “je coule mon temps facile ici et le jour ou je sortirai, je me la pète”
son obstination à cracher sur tout espoir et le fait qu’il prenait peut-être la place de quelqu’un qu’aurait bien voulu s’en sortir, je le détestais pour ça
vieux crisse de Roger
et j’ai appris à le connaitre
dans nos temps libres, il pouvait arriver qu’on joue ensemble aux échecs mais il parlait rarement, jamais de lui
un de ces soirs, c’est arrivé qu’une fois, il m’a sacré en bas de mon cheval
nous étions au salon, une vieille punk, Roger et moi
il s’était mis à réciter de la poésie de mémoire
je n’ai jamais su si c’était de lui ou d’un auteur célèbre, il n’a jamais voulu dire, répondant que ça n’avait pas d’importance
mais les mots, les paroles qu’étaient sortis de cet être mortellement blessé
spleen à en péter des cordes et des manches de guitare
loin d’être une soucoupe le Roger, l’œil soudainement très clair et même affichant un soupçon de sourire en coin
à partir de cette soirée j’ai commencé à le regarder autrement
son visage bourru, les joues pleines de taches oranges, un nez tout écrapou, sa tignasse rousse toujours emmêlée, ses mains larges, potelées et pleines de cicatrices
dans ses yeux, tant de souffrance
quelques fois alors que nous étions seuls dans la chambre et qu’il était d’humeur à jaser, il m’avait donné des indices de la vie qu’il avait connu avant la rue et sa déchéance alcoolique
je le regardais autrement, je ne le prenais pas en pitié, il restait son seul maitre et c’était lui, personne d’autre, qui foutait tout en l’air, seulement, je comprenais mieux le bonhomme et le poids qu’il se trimballait sur les épaules, son fardeau

je l’ai revu une fin novembre quelques ans plus tard alors que les froids commençaient
j’étais comme lui, encore à la rue, à ma première rechute
avachi sur un banc devant l’église du coin St-Denis, soul mort et accroché à sa grosse bière comme à un biberon, il gueulait sa colère et sa misère à la foule qui passait sur le trottoir de la Ste-Catherine en ce vendredi soir, du sang mélangé à la bave qui lui coulait sur le menton, un œil et l’arcade sourcilière tout amoché et enflé
impossible de l’approcher, comme l’animal pris au piège, il ne m’aurait jamais reconnu, m’aurait mordu
quelques semaines plus tard dans la file d’attente de la Mission j’appris qu’on l’avait retrouvé congelé dans un banc de neige
avec son poème


elle m’avait confié croire aux anges, en leur protection, qu’ils veillaient sur nous
Elisabeth qu’elle se nommait
de la rue Queen au centre-ville, j’étais débarqué en tempête à l’aéroport torontois speedé d’un hit de crack liquéfié au jus de citron que je m’étais tapé dans le taxi
un Alphonse Daudet et un Anne Rice dégotés à la Mission ou j’avais créché dans les poche du jacket, sac de marin en bandouillère avec fourrés dedans quelques guenilles, des cahiers, une cinquantaine de térumos dans un ziplock et un couteau de chef d’une douzaine de pouces à la poignée de merisier roulé dans un journal
les douaniers, pour qui je devait être diabétique heavy, après m’avoir scanné la poche m’ont demandé de leur remettre la lame de cuisinier qu’ils ont placé dans une petite boite de carton avec mes coordonnées écrit dessus qu’on devait me remettre au débarquement
que je n’ai jamais récupéré perdu que j’étais
un matin de fin d’aout
j’allais m’envoler pour Vancouver
fou dans la section réservée à l’attente je devais suer et puer d’impatience et avoir l’air totalement égaré avec mes grands yeux ronds de fucké, mais comme j’avais à poireauter un bon brin j’ai pu me calmer et reprendre la contenance normale d’un redescendu sur terre avant l’arrivée des autres passagers en essayant de tenir un bouquin sans le manger et en tapant du pied sur l’hardcore qui me faisait débattre le coeur
de tout ceux qu’étaient libres, elle avait choisi le siège à mon côté
une dame dans la cinquantaine, montréalaise anglophone qu’allait visiter pour quelques jours sa fille à Burnaby
elle ne portait qu’un simple bagage à main, un parka kaki, un jeans et des bottes de randonnée
cheveux à mi-dos poivre et sel attachés en queue de cheval, deux délicats traits de crayon sous les yeux, un peu de rouge sur les lèvres, des mains toutes en douceur, le teint rosé et souriante
elle m’avait demandé à propos du livre derrière lequel je me cachais et de fil en aiguille nous nous étions présentés
d’une confidence à une suggestion de lecture elle m’avait raconté avoir vécu quelques temps dans un Ashram de Pondichéry aux Indes
elle avait les yeux d’un vert intense et un regard profondément attendrissant une fois dans le 767 elle prit place dans le fond, adossée au mur d’où sortaient les hôtesses et je m’assieds près d’un hublot qui donnait sur l’aile droite de l’oiseau géant
mon premier vol
au décollage j’ai bien cru que tout était pour arracher mais la machine tint bon le ciel, j’étais enfin parti, fugitif en exil
à une occasion je suis allé lui mettre une main sur l’épaule et lui dire comment c’était magique d’admirer le pays de mon siège: les arbres, les lacs, les montagnes, les chemins, les habitations colorés, les cumulus blancs, l’Ouest enfin dans l’air frais d’un après-midi qui commençait déjà à sentir l’automne, à la porte de l’International Airport de Georgia St. nous nous sommes quittés et souhaité l’au-revoir
j’embarquai sans regarder derrière dans l’autobus qui me conduirait sur la Main, mais cette conversation à propos des anges m’avait touché, même ébranlé un peu, fêlé l’armure
sur cette note, les yeux tout picossés par l’intensité de la lumière du jour et sur un down de freebase shootée, je foulais enfin le sol de ce que je croyais alors être la destination finale de mon calvaire de junk
direction Chinatown