lundi 14 septembre 2009

pour TM


J'étais en manque la première fois que je l'ai rencontré, c'était l'heure du souper. L'automne approchait, il commençait à faire noir, un vieux lampadaire grésillait de peine et de misère au-dessus de nos têtes. Fallait vraiment être mal pris pour venir manger là, je l'étais, en ligne parmi une centaine d'autres perdus sur le trottoir devant la Salvation Army.



La Sally Ann au nord de la rue Hasting était le dernier recours pour le monde de la rue, la pire place sur le continent que j'ai connu de ma vie. De toutes les missions du coin, la dernière ou tu voulais aller. Ils servaient ce qu'on appelait de la sloppe, j'ai toujours cru que c'était de restants de table qu'ils ramassaient pendant le jour dans les poubelles de restaurants et qu'ils nous resservaient, le soir, en gibelotte dans une sauce brun morve. Dans ton assiette, il pouvait y avoir des morceaux de poissons, dans celle de ton voisin, des bouts de viande et dans une autre, des mottons de pâte, on ne savait jamais réellement ce qu'on mangeait, on se fermait les yeux et on avalait en vitesse jusqu'à plus faim. Tout ce qui comptait.



Il restait une quinzaine de minutes avant qu'on ouvre la porte pour nous évangéliser avec des chansons de Jésus et des sermons. J'ai sorti ma blague de tabac remplie de mégots et je me suis roulé une cigarette. J'allais l'allumer quand il m'a tiré après la manche pour m'en bummer une. À son accent gros comme le bras j'ai tout de suite compris qu'il venait du Québec. Jean-René, qu'il s'appelait. Il portait des guenilles et il faisait presque peur tellement il était maigre et crasseux. On s'est salué et raconté nos histoires, l'usuel d'ou on venait et le comment du pourquoi on avait échoué ici. Il a essayé de me vendre une seringue comme si j'étais un débutant, je lui ai demandé s'il pouvait trouver de la China White, il m'a répondu que non. Après le repas il allait scorer de la coke à un latino cool et je pouvais le suivre si je le voulais, bof, que j'ai dit, pourquoi pas, je n'avais rien de mieux à faire. C'est ainsi que fonctionnent les bêtes sur Skidrow, elles se piffent, se battent, vont leur chemin ou partagent leur pitance. En plus d'être sympathique et streetwise, il était le premier francophone sauté sur qui je tombais depuis mon arrivée.



Après m'être bourré la fraise de sloppe, je l'ai suivi chez son dealeur. Le reste de la soirée, on l'a passé ensemble, speedés comme des freaks à vendre des seringues aux putes, à leurs clients, aux touristes et à tous ceux qu'avaient pas la patience d'attendre le camion de la clinique de prévention qui passait aux trois heures. Downtown Eastside est une jungle et un centre d'achat pour junkies qui roule 24 sur 24, aucun moyen de faire dix pas sans se faire offrir du uptown-downtown, sans tomber sur une arnaque, des cops avec des gants de latex, quelqu'un qui s'envoie un shoot en plein trottoir, une soucoupe qui tweake ou une autre qui flippe. Le chaos régnait, il s'agissait de savoir tirer son épingle du jeu et nos affaires allant bon train, on se re-crinquait à toutes les fois qu'on avait accumulé assez d'argent. Je pense qu'il était content de rencontrer un Canayen aussi fou que lui, il me racontait les trucs qu'il connaissait pour faire du cash, me présentait les vieux et les vieilles de la rue et les dealeurs qui redonnaient une cut sur les ventes qu'on leur facilitait, les cordes. Un vrai.



Ça faisait une semaine que j'étais arrivé à Vancouver. J'avais eu le temps de soutirer un chèque au bureau de la welfare, de m'inscrire à la bibliothèque du Carnegie Center, de me faire fourrer en achetant du mauvais smack et de me retrouver à faire la tournée de grand-duc des missions qui servaient de la sloppe. Ma chambre au Cobalt Hotel était à peine plus grande que le matelas simple qu'elle recelait, les murs et le plafond étaient parsemés de taches de sang et la fenêtre donnait sur un tas de déchets empestant le cadavre. J'étais loin des cimes jet-set de l'Himalaya et des temples népalais de mes rêves d'enfance, mais, malgré tout, j'avais le sentiment d'être au bon endroit.



Le lendemain soir, en reprenant mes couleurs au sortir d'une ruelle, je suis retombé dessus. Je venais tout juste de fourguer ma guitare et mon perfecto à la pawnshop et de m'envoyer un petit déjeuner dans le bras. Nous avons repris notre scam de la veille pendant une couple d'heures infructueuses et, par la suite, il m'a traîné chez lui en me disant qu'on irait, plus tard, dans le centre-ville, fouiller dans les conteneurs sur les chantiers de construction. À deux avec des chariots d'épicerie on pourrait se dégoter et trimballer plein de métal à revendre à la scrapyard le matin venu, un autre se ses trucs. Je n'avais encore rien de mieux à faire et je l'ai accompagné.



Parce qu'il avait perdu ses clefs, on devait passer par l'arrière. En silence, du mieux qu'on le pouvait, il fallait monter dans un escalier de secours grinçant de partout pour sauter sur le building adjacent d'ou on grimpait sur le toit de son hôtel en s'accrochant à une corde pendant du rebord de la couverture. Enfin rendu, il ne restait plus qu'à se laisser tomber par un carreau défoncé du puit de lumière sans s'égorger au passage et on y était. Simple. Sa chambre était un bordel total: la tapisserie qui tenait encore aux murs était couverte de coulisses de moisissure, un cinq gallons de plastique pour recueillir l'eau dégouttant du plafond débordait sur le tapis dans un coin avec un gros tas de linge pouilleux en guise de paillasse dans l'autre et le reste du plancher libre était jonché de cadrans éventrés et de machins électroniques démantibulés qu'il devait s'amuser avec sur ses fins de trips.



Nous avons passé, quoi, une demi-heure, une heure, lui, à jouer au savant fou avec ses vieux bas, ses ressorts et ses transformateurs, et moi, à halluciner sur les insectes du tapis en écoutant le chant des cigales dans mes oreilles. Après, je ne me souviens plus si c'était des fourmis ou des punaises que j'avais dans les jambes, mais, j'ai commencé à fatiguer et à paranoïer de rester sur place et je lui ai demandé si on partait bientôt. Il m'a répondu qu'il était encore trop de bonne heure, qu'on devait attendre, mais, que si on était chanceux on pourrait aller rendre visite à sa voisine de palier, Mary.



Il sortit et moins de deux minutes plus tard, revint dans la chambre en se grattant la tête, l'air inquièt et de chercher ses mots. La voisine était chez elle, mais avant d'y aller il tenait à m'expliquer: l'Amérindienne pouvait être dangereuse quand elle buvait. Elle détestait les hommes, les blancs en particulier, et pour un rien, elle pouvait te sauter dans le portrait, quels que soient ta grandeur ou ton poids. Il fallait être prudent avec et mieux valait ne pas l'embêter, à part ce détail, elle était n'était pas méchante. Il ne s'agissait que de se mettre à courir si elle donnait l'impression d'avoir les fils qui se touchent. À l'écouter, j'ai soudainement déchanté à la pensée d'aller la rencontrer, ce n'était pas exactement le genre d'affaire qu'on aime entendre à la descente d'uptown, mais voilà, je n'avais nulle part de mieux ou aller.



Du plafonnier dans le couloir menant chez elle une ampoule brûlée pendait au bout d'un fil tordu, le tapis était imbibé de jus gommant et la place puait tellement que même en inspirant par la bouche l'odeur donnait le goût de vomir. La porte de sa chambre avait été arrachée et elle traînait sur le sol, éclairée par quelques watts de lumière enfumée provenant de l'intérieur. Je laissai mon guide passer le premier et me donnant une contenance relaxe, je vins me planter dans l'encadrement de l'ex-porte, un peu parano et prêt à détaler à la course.



Elle était assise sur un vieux matelas posé à même le plancher dans le coin du fond. Devant elle, les seuls autres meubles de sa chambrette: un cendrier trop plein et une bouteille de vinaigre de vin de riz. Jean-René s'est assis en indien devant elle, lui a quêté une cigarette et me présenta, the frenchie.



De longs cheveux noirs ondulés descendaient sur ses épaules. Petite femme de cinq pieds quelques. Elle portait une chemise de chasse rouge avec une manche retroussée, un bracelet de cuir tressé au poignet, un blue-jean et des bottes à caps d'acier, toutes petites elles aussi. Du revers de la main, elle s'est dégagé le visage, s'est tournée la tête dans ma direction et, avec un petit sourire narquois et du brillant dans les yeux, m'a examiné quelques secondes.
"I'll call you Shitbrown Eyes."
Puis, tapotant le matelas près d'elle.
"Come in, sit".
Belle Mary. Nous avons vidé sa bouteille, fumé son pot en feuille et ses clopes et elle nous a raconté son histoire.



Elle était originaire de plus haut au nord de la province, Port-Albert si mes souvenirs sont exacts. Un coin du pays ou la terre, l'eau et le ciel et tous les êtres vivants sont des manifestations de l'esprit des forces créatrices de l'Univers. Enfant, des missionnaires catholiques l'avaient enlevé à sa famille pour l'éduquer et la convertir. Briser, dompter et soumettre la sauvagesse et lui inculquer la religion et la culture de l'homme blanc. Après l'avoir humilié, dépouillé et tondu, ils l'avaient affublé d'un prénom étranger: Mary. Elle évoqua rapidement ce qu'avait été son "éducation": abus physique et psychologique, sévices sexuels et privations en tout genre, le propre du catholicisme débile à son meilleur. Adulte, quand on la relâcha dans le trafic, d'instinct et tout naturellement elle était revenue auprès des siens pour réaliser qu'elle ne les reconnaissait plus. Sa famille avait été déchirée et éparpillée aux quatre vents, ses parents disparus, décédés, ses frères et soeurs, comme elle, des déracinés, absents.



Incapable de s'adapter, elle partit vivre dans une petite ville minière de l'Alberta où elle se maria et donna naissance à deux filles. Son époux alcoolique la battait et en abusait sexuellement. Ne connaissant rien de mieux, elle aussi, buvait à s'en dévisser la raison. Un jour, les services sociaux lui ont retiré la garde de ses enfants et ça a été sa fin. C'en était plus qu'elle ne pouvait supporter et elle s'est alors enfuie tel un animal blessé et traqué. Elle habitait skidrow-beach de Vancouver avec ses semblables, frères et soeurs d'exil, depuis une vingtaine d'années, survivant dans les bas-fonds d'un monde invivable ou elle n'avait jamais trouvé sa place.



Quand est arrivé le moment partir, je l'ai embrassé sur le dessus de la tête. Sa main s'est agrippée à mon bras et est venue rejoindre la mienne pour la serrer. Elle m'a fait un clin d'oeil avec un sourire rempli de tendresse sur les lèvres.



Nous avons passé le restant de la nuit à fouiller et écumer les chantiers de construction comme prévus, deux gonzos à moitié saouls et en manque de poudre. Cuivre, stainless, aluminium, câbles, tuyauterie,ou biens publiques, tout ce qu'on pouvait mettre le grappin dessus et se sauver avec nous l'entassions dans nos carrosses, rigolant comme de futurs millionnaires. Nous devions passer par les ruelles pour nous cacher des policiers et être prudents, car certains chantiers étaient gardés par des chiens. La partie la plus pénible du travail étant d'attendre mon complice quand il perdait la boule et se mettait à éventrer des sacs-poubelle pour des raisons occultes ou pour trouver des mégots à fumer. Au matin, nous amarrâmes nos paniers débordants de butin devant la grille de la scrapyard sur Main street et quelques minutes avant neuf heures, un gros bonhomme plein de graisse et de poils dans les oreilles nous accueillit en grognant. Une fois tout le métal pesé, nos millions devinrent trente-cinq piastres, tout juste assez pour remplir nos seringues.



Fourbu, morveux et crotté, je suis rentré au chic Cobalt pour me shooter en soldat. Après avoir salué le veilleur de nuit qui ronflait, j'ai ramassé le journal du jour qui traînait sur le comptoir de la réception et je suis monté à ma chambre. À la une: la nuit précédente on avait découvert dans un parking sous terrain trois jeunes blancs arborant des t-shirts de Kurt Cobain qui s'étaient gazés à l'intérieur d'un vieux K-car vert immatriculé dans La Belle Province. Tuyau de sécheuse, duct-tape, et exhaust, loin du Nirvana eux aussi, faut croire.


*CASES NO. 1-4. S. DALLAIRE, M. COTE, S. LANGLOIS, & AN UNNAMED FRIEND
Steve Dallaire, from Labrador City, Newfoundland, and two other young men, Michael Cote and Stephane Langlois from Fermont, Quebec (Fermont is near the Labrador border, hence the case has become known as "the three teenagers from Quebec"). A basic report can be found in many sources, such as the Globe & Mail, Thurs., Oct. 20, 1994 (Toronto, Canada). This story broke the heart of a nation, and shocked many people who had previously not considered the impact of Cobain's death. The RCMP stated clearly that the case of the three teenagers was Cobain related. The later suicide of their unnamed friend is also considered to be Cobain related. Basically, the 3 young men travelled on a cross-continent trip which ended in Langley, B.C., where they committed suicide in their car by carbon monoxide poisoning. They left a full journal, and a pair of worn, denim jeans covered in hand written ink with Cobain's lyrics and some other writings. A cassette tape by Nirvana was found in the car's cassette deck. The incident attracted major national and international news coverage, including a feature cover story in the widely circulated MacLean's Magazine, and a full 1 hour television documentary by CBC TV's award winning investigative journalism program, The Fifth Estate.